31.07.2008

RICCO, LE POIDS DU REMORD

Ainsi donc Riccardo Ricco a avoué. Après avoir nié les faits, il reconnaît maintenant qu’il a bel et bien pris de la CERA , cette EPO de troisième génération qu’il lui a valu un contrôle positif au soir de l’étape de Cholet et  son exclusion du Tour.

 

Sans prendre la peine de rappeler qu’il n’était pas, à l’origine, prévu sur le Tour et que la décision d’y aller n’appartenait qu’à lui, il a expliqué : «Après le Giro, j’étais fatigué aussi bien mentalement que physiquement. Alors, le mercredi, juste avant de partir pour la France , j’ai commis une erreur. Une erreur de jeunesse. Et je l’ai commise seul.» Ca lui a valu de vivre avec une insupportable culpabilité, comme son T-shirt «Va bene» (Tout va bien) l’indiquait à l’heure des aveux devant la presse : «J’ai renoncé à demander les contre-expertises. J’ai assumé et pris mes responsabilités (…) Je ne suis pas venu ici pour demander la clémence. J’avais un poids. Et j’ai voulu m’en libérer.».

Quelques instants plus tôt, alors qu’il se disait «désolé pour mes tifosi pour qui je ne suis pas un modèle», il avait déjà glissé : «Je voulais me soulager d’un poids.»  Pour quelqu’un qui ne supportait plus le poids de la culpabilité, qui a passé plusieurs semaines seul avec sa honte, qui ne parvenait plus à chasser les effets du remord, je l’ai trouvé étrangement détendu à l’heure de livrer sa nouvelle version des faits. Sur son visage, pas vraiment de traces de sa gamberge, pas de traits tirés par des nuits blanches. Il disait quelque chose et donnait l’impression de penser le contraire, laissant à son T-shirt le soin de rétablir une vérité intime.

Tout ceci m’inquiète. D’autant que je ne crois pas à sa version du coupable isolé. Je ne crois pas qu’une EPO de troisième génération est une affaire personnelle qui n’implique personne, pas même un médecin pour le fameux «protocole» qui s’apparente à un funeste mode d’emploi. Je crains qu’on puisse aujourd’hui acheter le silence d’un coureur.

En soulignant avoir agi seul, en prétextant un aussi soudain qu’improbable remord, Ricco court-circuite l’hypothèse d’un dopage organisé ou d'un réseau, et fait songer à un type qui «couvre» d’autres types peu recommandables, dont la clientèle ferait penser à un carnet mondain du sport. Comme si ses aveux lui coûtaient malgré tout, Riccardo Ricco n’a pas pu s’empêcher de conclure, histoire de pourrir un peu plus la situation : «Durant le Tour, on m’a fait beaucoup de contrôles, deux se sont révélés positifs, alors que tous auraient dû l’être. Visiblement, la méthode n’est pas bonne à cent pour cent parce que les effets du produit dure un mois.»  Tête à baffe jusqu’au bout.

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21.07.2008

KOHL LE KOALA

La journée de repos ne l’est pas tout à fait, ni pour les coureurs qui doivent se plier à tout un tas d’obligations dont celle d’aller rouler deux petites heures, ni pour les journalistes qui courent les hôtels des équipes à la veille de deux étapes cruciales.

 

Ainsi ma route m’a-t-elle mené jusqu’à l’hôtel Navize-Te, à Borgo San Dalmazzo, dans la lointaine périphérie de Cuneo. C’est là que l’équipe Gerolsteiner dormait, là aussi qu’elle avait programmé une conférence de presse, à une heure, soit dit en passant, où toutes les autres conférences de presse étaient prévues, du moins pour les formations des (toujours) candidats à la victoire finale. C’est ainsi que je me suis retrouvé un peu seul, bien qu’entouré de solides confrères germanophones, à faire plus amples connaissances avec Bernhard Kohl, deuxième du classement général, à 7’’ de Fränk Schleck. Passé le moment de terrible solitude où l’on ne rit pas aux plaisanteries échangées dans la langue de Gœthe, je me suis attardé à observer l’étrange moineau autrichien, encouragé peut-être par le sifflement des oiseaux qui provenait de la porte entrouverte sur un extérieur généreusement ensoleillé.

 

Moineau, le terme lui convient bien, eu égard à des jambes qui ne paient pas de mine, beaucoup trop fines pour ne pas contrarier l’idée que l’on se fait d’un mollet de champion, surtout lorsqu’elles émergent comme ici d’un short un peu trop ample. Oui, en « civil », c’est cela qui m’a marqué chez Kohl, cette absence de gros reliefs sur ses deux principaux outils de travail. Kohl, en bon Autrichien, ne touche pas le vélo de l’hiver pour se consacrer au ski. Il aime le skating, cette technique du « pas de patineur » en ski de fond, mais n’en abuse pas le moins du monde pour ne pas « bodybuilder » ses jambes et les surcharger d’une musculature dont il n’a pas besoin. A l’inverse, c’est un forcené du ski-alpinisme, cet exercice qui consiste à gravir des sommets avec des skis assez semblables à des skis alpins traditionnels, à cette différence près que le talon du pied se bloque ou se débloque à volonté, et que la semelle du ski est dotée d’une peau de phoque antirecul et amovible. Là, ce ne sont que les muscles utiles au vélo qui travaillent, sans parler des effets bénéfiques d’un exercice en altitude. L’hiver dernier, Bernhard Kohl a consacré 40 jours à cette activité qui sied à merveille à ses 61 kilos pour 1m73.

 

Dans l’entourage du coureur, tout le monde vante son sérieux, sa rigueur. Moi, à l’instant de la conférence de presse, - mais aussi lors des différentes occasions où il m’a été donné de l’observer - , c’est son calme qui m’impressionne. Il a même un côté « nounours » que l’on a envie de secouer un peu. Faut pas s’y fier. Sur un vélo, on le dit doté d’une détermination comparable à celle que mettent les koalas à ne pas être rayés de la planète. A ces derniers Kohl emprunte la lenteur à tourner la tête pour orienter son regard vers le journaliste qui l’interroge. Mais il ne manque pas d’humour dans ses réponses, dans un registre pince-sans-rire, il va de soi. Quand on lui demande si avec la disparition en fin d’année de l’équipe Gerolsteiner, il a reçu des offres d’autres équipes, il répond avec des faux-air de Snoopy : « Je ne suis que deuxième du Tour, je n’ai en possession que le maillot à pois. Dans ces conditions, vous comprenez bien que je n’intéresse pas grand monde… » Là-dessus, mon intérêt pour le bonhomme a décuplé. J’avais laissé passer une chance de m’intéresser de plus près au personnage après sa troisième place, en 2006, au Critérium du Dauphiné, mais cette fois, promis, je ne le lâche plus.

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18.07.2008

LE BAGAGE DE CAVENDISH



Le bagage du cycliste renvoie aujourd’hui à une valise douteuse dans laquelle le coureur transporte ses produits interdits. On pense à celui de Moises Duenas, mis en examen pour «usage et détention de plantes et substances vénéneuses» après que des seringues, des aiguilles et des poches de transfusion aient été découvertes. A se demander où l’Espagnol, contrôlé positif à l’EPO, trouvait encore la place de glisser une ordinaire trousse de toilette !

Très longtemps, le bagage du cycliste était une métaphore qui servait à souligner l’importance de diversifier ses expériences et de ne pas se cantonner dans un type de pratique. C’est parce qu’un coureur choisit de se confronter aux rigueurs, pour ne pas dire aux risques, des courses flamandes en avril qu’il se sent à l’aise quand un peloton frotte en juillet. Souvenez-vous du pauvre Zülle, incapable de trouver la direction de la Belgique (en raison de sa myopie ?) et qui, dans le Tour 1999, a pris plusieurs minutes dans la vue dès l’amorce vendéenne de la course, victime du Passage du Gois (une voie étroite et glissante, de plusieurs kilomètres, accessible uniquement par marée basse) que tout le peloton attendait comme la tranchée d’Arenberg ou le Koppenberg. A Paris, le Suisse a fini deuxième, méditant peut-être sur le sens et l’intérêt de posséder un bon «bagage cycliste».

Ceci me conduit à saluer la quatrième victoire de Mark Cavendish, même si certains, autour de moi, s’interrogent déjà sur son autre bagage, celui qu’il dépose chaque jour à l’hôtel. Son bagage cycliste est, lui, bien connu, bien identifié. On peut y fouiller avec la curiosité gourmande d’un policier, et en extraire ses produits positifs à lui. Devant ma télé, en avril dernier, je l’ai vu devenir Champion du monde de l’Américaine à Manchester. C’est un récidiviste. Il l’avait déjà été trois ans plus tôt. Comme quoi la piste est un domaine qui lui tient à cœur. Surtout, il y perfectionne ses qualités de sprinteur et développe une «sensibilité» pour l’exercice. La piste permet d’affiner son «contact» avec l’adversaire dans ce jeu permanent des corps qui se frôlent, se cherchent, s’intimident ou se provoquent. Elle permet aussi de «caler» un effort par rapport à des rivaux et non par rapport à un «train» d’équipiers, dans le schéma confortable élaboré au cœur des années 90. Elle permet enfin d’entrenir un sens de la trajectoire fluide car, faut-il le rappeler, le vélo de pistard ne possède pas de freins. Les coups de patins, Mark Cavendish ne connaît pas !

Mark Cavandish a surtout appris, et entretenu, sur piste, l’art de se «compacter» dans l’effort. En plein sprint, il ne bouge pas des épaules et de la tête, grâce à un excellent gainage de la partie supérieure du corps (Plus il est gainé, plus il est compact ; plus il se compacte, plus il se gaine : c’est le cercle vertueux du sprinteur !). Il ajoute à cela, et c’était très visible aujourd’hui, une position très avancée, avec des épaules bien en amont de la ligne du cintre. Dans Vélo magazine, Frédéric Grappe, notre spécialiste de la physiologie et de la biomécanique de l’effort, le comparait à un sprinteur à pied «qui pousse sur les starting-blocks» et allait plus loin dans son analyse : «Il optimise ainsi l’alignement de la chaine musculaire des membres inférieurs pour que la force exercée sur les pédales soit maximale.»
Ainsi donc, nous pouvons conclure ceci : quand Mark Cavendish sort son bagage, c’est les autres qui prennent une valise !

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